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Bloc-notes


Enquête


Face à face :

L’énigme Carpenter Brut

Carpenter Brut, la quarantaine. Figure de proue de la « synthwave », un courant émergent de la musique électronique. A entamé, en mars dernier, une tournée internationale de près de cent dates, commençant par le Confort Moderne. Soucieux d’être reconnu pour sa musique, il s’attache autant que possible à préserver son identité.

Il est bien connu de la scène alternative ici à Poitiers, où il a fait ses premières armes. Mais aussi désormais dans toute la France et à l’international. En l’espace de quelques années, Carpenter Brut s’est imposé comme une référence incontournable de la « synthwave », une niche de la musique électro. Un peu malgré lui d’ailleurs. « Quand j’ai commencé, je ne savais même pas que la synthwave existait, confie sobrement l’artiste. Je suis arrivé juste après Kavinsky, qui avait lancé le truc avec « Drive », et ça tombait plutôt bien. »

Une ambiance rétro-futuriste furieusement violente, teintée de notes gothiques… Voilà l’univers de Carpenter Brut, l’expression artistique d’un enfant ayant grandi dans les années 1980. « Je voulais faire un truc autour de ça. Aussi bien musicalement qu’au niveau cinématographique, c’est là que l’on a eu les groupes et les films les plus novateurs. » Le jeune quadra a un goût prononcé pour les productions de série B. La particularité de sa musique ? « Le mélange de sonorités très old school, avec une petite violence un peu plus métallique. »

Le culte de l’anonymat

Cette année est incontestablement la sienne. En février, il sortait son deuxième album, « Leather Teeth », avant d’entamer une tournée colossale -pas moins de cent dates- au Confort Moderne de Poitiers, dont il est un habitué. Carpenter Brut a ensuite rempli l’Olympia et écumé tous les grands festivals d’été (Hellfest, Rock en Seine…) parmi lesquels l’incontournable Coachella Festival, en Californie, l’un des plus importants au monde… L’homme, aux allures de hipster, est conscient d’être entré dans une autre dimension, au côté des groupes qu’il admire, de Meshuggah à Ghost, en passant par Slayer. « Tu ne peux voir ça autrement qu’à travers les yeux d’un gamin. Après, il ne faut pas oublier que je bosse non-stop sur ce projet depuis six ans. J’ai un peu tout laissé tomber pour faire ça, donc je suis aussi un peu rassuré de voir que cela paye, même si ce n’est pas une finalité », explique-t-il lucide, quelques heures avant un énième concert, à Rennes.

Installé à l’arrière du bus de tournée, casque sur les oreilles, le synthé’ à portée de main, Carpenter Brut est à pied d’œuvre. Il planche sur la bande-originale d’un moyen-métrage coproduit avec Seth Ickerman, qui a réalisé l’un de ses clips. Leur première collaboration a été fructueuse, notamment sur YouTube où la vidéo de « Turbo Killer » comptabilise aujourd’hui plus de cinq millions de vues. Un cap parmi d’autres pour l’artiste, dont les vinyles -en partie pressés à Châtellerault- s’arrachent parfois à prix d’or sur la toile. « A un moment, on avait du mal à fournir la demande. »
 










« Je n’aime pas aller aux toilettes à plusieurs. »

Le succès aidant, Carpenter Brut suscite de plus en plus l’intérêt des médias. Mais le personnage, pourtant disert, goûte peu l’exposition et la promotion. « Moins t’es secret, plus tu risques de gaver les gens. »  Ce fan de metal ne tient pas à communiquer son vrai nom, ni à trop en dire sur ses origines ou son parcours, ce qui l’amène à refuser de nombreuses demandes d’interviews, triées sur le volet. « Je me méfie des journalistes en général », plaide-t-il, refroidi par certaines expériences. Qu’importe si certains ont déjà mis au jour sa véritable identité ou s’il apparaît à visage découvert sur scène, il cultive et revendique son droit à un certain anonymat. « Je ne sais même pas pourquoi les mecs ne prennent pas ça pour un jeu… Ce n’est pas de la politique, mais de l’art, de la musique. Sans vouloir me comparer à Daft Punk, tu ne vas pas leur demander, à eux, si ça les embête d’enlever leur casque en interview. »

Aussi, Carpenter Brut balaye les sollicitations des labels, qui abondent désormais. Très vite, il a fait le choix de s’autoproduire pour être libre et pleinement maître de son projet. « Comme ça, je n’ai de comptes à rendre à personne. Ce sont mes sous et je mets ce que je veux dans tout ce dont j’ai besoin… Si je devais aller piailler 10 000 balles pour faire un clip auprès d’un label, on n’avancerait pas. » Estimant être « assez compliqué à bosser », l’homme compose seul, de A à Z. « Je suis très indépendant, je n’aime pas aller aux toilettes à plusieurs. » Il s’autorise tout de même quelques collaborations, souvent désirées de longue date, et reste accompagné, sur scène, du guitariste Adrien Grousset et du batteur Florent Marcadet, tous deux membres du groupe de death mélodique poitevin Hacride.

« Rien d’irréfléchi »

Sans compromis ou presque, la démarche du musicien est à la fois personnelle, artistique et marketing. Il veut maintenir l’intérêt et la curiosité du public, en focalisant l’attention sur sa musique. Au fond, rien n’est jamais laissé au hasard avec Carpenter Brut. A commencer par ce nom de scène qui renvoie à ses propres influences -les films du cinéaste américain John Carpenter- mais aussi au champagne Charpentier… Un champagne brut, comme l’est son art. « Il n’y a rien d’irréfléchi dans ce que je fais », souligne-t-il, énumérant d’autres anecdotes de création.

Pour son dernier opus, il confie avoir « apaisé » son style. « J’ai pris un petit coup au moral après les attentats du Bataclan. Je ne voulais pas aller dans la surenchère de la violence. Moi-même je monte sur scène, donc ça me fait chier de me dire que tu vis dans un pays où tu n’as plus besoin de faire la guerre pour te faire tuer. Aujourd’hui, c’est la guerre qui vient à toi. Ça m’a un peu calmé. » Carpenter Brut a fait son deuil. Il promet un retour aux sources, pour 2019, avec la préparation d’un nouvel album « plus violent ». Vous êtes prévenus.

Steve Henot le 12/10/18

Crédit photo : David AD Photographies.
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